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pinceauxdenuit
31 oct. 2022
In Réflexions
Récemment, je me suis procuré le Samyutta Nikāya dans la très belle édition de l’Américain Bhikku Bodhi (‘The Connected Discourses of the Buddha', 2000), qui ne fait que deux mille pages dans une langue anglaise d’une grande difficulté, mais d’une très grande qualité. Ne le lisant qu’à petites doses, comme un travail, j’ai pensé vous en faire partager un petit extrait, malgré l’approximation de ma traduction de l’anglais. N’hésitez pas à réagir et à commenter : si le premier extrait est assez clair, le second ne se livre pas si aisément. Pour vous situer, le Samyutta Nikāya est la troisième section du Sutta Pitaka (canon pāli). Le premier livre est le Sagathavagga, écrit principalement en vers, avec de petits éléments narratifs. Il s’ouvre par le Devatasamyutta. Le Seigneur Bouddha se trouve alors à Savatthi (capitale du Kosala), dans le jardin du riche Sudatta Anathapindika. Un jour, un deva à la beauté stupéfiante vient lui rendre visite afin de lui poser des questions – ailleurs, n’est-il pas dit que le Bouddha « est le professeur des devas et des humains ? » Un deva (tenjin en japonais) est un être céleste, une déité, mais à l’origine, le mot renvoie à la nature divine. Le Seigneur Bouddha confirme d’abord au deva qu’il vient de traverser le torrent de l’avidité (comparée dans le texte à une forte inondation). En écoutant le Bouddha, le deva songe : « La vie rétrécit, courte est la période de la vie, Nul abri n’existe pour celui qui atteint un âge élevé. En discernant clairement ce danger dans la mort, Chacun devrait produire des graines de mérite qui apportent le bonheur. » Un peu plus loin, la conversation entre le Seigneur Bouddha et le deva développe plusieurs points. On trouve les deux strophes suivantes, que j’ai choisies parce qu’elles nous invitent à réfléchir par rapport aux Jūzenkai : 1. « Qu’est-ce que le sentier déviant ? Qu’est-ce qui fait subir la destruction jour et nuit ? Qu’est-ce qui entache la vie sainte ? Qu’est-ce que le bain sans eau ? » 2. « Le désir est déclaré chemin déviant. La vie subit la destruction jour et nuit. Les femmes sont l’obstacle (la tache) de la vie sainte : Ici, les hommes se trouvent empêtrés. L’austérité et la vie sainte – Tel est le bain sans eau. » A propos des bains, Bikkhu Bodhi nous rappelle la ritualité des bains dans le monde de l’Inde ancienne, qui se prolonge jusqu’à nos jours. Il insiste sur le fait qu’à cette époque, la ‘vie sainte’ réside dans l’abstinence sexuelle, l’injonction de continence, avec l’idée que l’énergie spirituelle et l’énergie sexuelle désignent la même force physiologique. Le mot « austérité » dans ce texte équivaut en pāli à « tapa », qui recoupe en réalité plusieurs types de pratiques ascétiques. L’expression « vie sainte » est la traduction de l’anglais (holy), « brahmacariya » en pāli. Que vous en semble ?
Voulez-vous prendre un bain sans eau ? content media
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pinceauxdenuit
18 sept. 2022
In Réflexions
En préparant mes cours sur La peau de chagrin, quelle n'a pas été ma surprise cet été, en relisant de près le passage suivant. Comme vous vous en souvenez sans doute, un antiquaire du quai Voltaire cède au jeune Raphaël de Valentin une "peau de chagrin", c'est-à-dire d'âne sauvage. Il a compris que le jeune homme voulait se suicider, et senti tout ce qui le rongeait. Avant de lui donner la peau magique (qui accomplira les désirs de Raphaël en raccourcissant d'autant sa vie), en sachant qu'elle ne représente qu'un suicide retardé, le vieillard le met en garde. (En vain, car Raphaël est prisonnier de ses passions). Ce passage m'a conduit à dire aux élèves qu'il était marqué à la fois par le stoïcisme (ataraxie) et le bouddhisme. En dépit du bricolage romanesque qu'il comporte, il atteste une sorte de résonance, sinon de convergence. Balzac était contemporain des avancées des études sanskritistes, mais le roman datant de 1831, il n'a pas pu connaître les cours d'Eugène Burnouf au Collège de France (ils ont commencé l'année suivante). Mystère ! Mais lisez plutôt le texte (évidemment, ce n'est pas un traité) : qu'en pensez-vous ? "Je vais vous révéler en peu de mots un grand mystère de la vie humaine. L’homme s’épuise par deux actes instinctivement accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux causes de mort : VOULOIR et POUVOIR. Entre ces deux termes de l’action humaine, il est une autre formule dont s’emparent les sages, et je lui dois le bonheur et ma longévité. Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais SAVOIR laisse notre organisation dans un perpétuel état de calme. Ainsi le désir ou le pouvoir s’est résolu par le jeu naturel de mes organes. En deux mots, j’ai placé ma vie, non dans le cœur qui se brise, non dans les sens qui s’émoussent, mais dans le cerveau qui ne s’use pas et qui survit à tout. Rien d’excessif n’a froissé ni mon âme, ni mon corps. Cependant, j’ai vu le monde entier. Mes pieds ont foulé les plus hautes montagnes de l’Asie et de l’Amérique, j’ai appris tous les langages humains, et j’ai vécu sous tous les régimes. J’ai prêté mon argent à un Chinois en prenant pour gage le corps de son père, j’ai dormi sous la tente de l’Arabe sur la foi de sa parole, j’ai signé des contrats dans toutes les capitales européennes, et j’ai laissé sans crainte mon or dans le wigwam des sauvages ; enfin, j’ai tout obtenu, parce que j’ai su tout dédaigner. Ma seule ambition a été de voir. Voir, n’est-ce pas savoir ? Oh ! savoir, jeune homme, n’est-ce pas jouir intuitivement ? n’est-ce pas découvrir la substance même du fait et s’en emparer essentiellement ? Que reste-t-il d’une possession matérielle ? une idée. Jugez alors combien doit être belle la vie d’un homme qui, pouvant empreindre toutes les réalités dans sa pensée, transporte en son âme les sources du bonheur, en extrait mille voluptés idéales dépouillées des souillures terrestres. La pensée est la clef de tous les trésors, elle procure les joies de l’avare sans en donner les soucis. Aussi ai-je plané sur le monde, où mes plaisirs ont toujours été des jouissances intellectuelles. Mes débauches étaient la contemplation des mers, des peuples, des forêts, des montagnes ! J’ai tout vu, mais tranquillement, sans fatigue ; je n’ai jamais rien désiré, j’ai tout attendu. Je me suis promené dans l’univers comme dans le jardin d’une habitation qui m’appartenait."
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